Portrait

Peintre Voyageur

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Né à Néfiach, dans les Pyrénées-Orientales, Roger Cosme Estève est avant tout catalan. Mais cela ne l’a jamais empêché « d’aller voir ailleurs ce qui se passait » et après Montréal, Oualidia ou Alma-Ata, au Kazakhstan, c’est aujourd’hui dans le Tarn que ce peintre voyageur exerce son art aussi raffiné que  profond.

C’est dans son atelier, un entrelacs de pièces situé au cœur de Gaillac, que le peintre nous reçoit.
« Attention, il y a de la peinture partout » nous prévient-il en se roulant une énième cigarette. En effet. Au risque de repartir travesti en Arlequin, il vaut mieux ne rien toucher et rester sur le siège qu’il nous a proposé au centre de la pièce où il peint. Les murs autour de nous sont remplis de projections, de dessins et d’énigmatiques écritures où les lettres avancent comme des insectes sur un chemin de campagne. La table est couverte de dizaines de tubes de peinture plus ou moins pressurés. Des gerbes de pinceaux, baignant dans le white spirit, coulent des jours heureux dans l’évier.

La Peinture en question

Roger Cosme Estève a toujours aimé se tâcher les doigts. Enfant, ce sont invariablement des boîtes de peinture qu’on lui offrait à Noël et c’est tout naturellement que son bac passé il s’inscrit aux Beaux-Arts de Perpignan. Nous sommes dans les années 70 et l’enseignement traditionnel et scolaire dispensé par l’établissement, « On nous demandait de dessiner comme Ingres » se rappelle-t-il, ne répond ni à ses attentes ni à celle de l’époque, avide de liberté,  ’happenings et d’avant-gardes. Très vite, le jeune homme sèche les cours et ’abandonne aux délices de la nuit. Le Roussillon est sur la route de la Costa Brava et de nombreuses vedettes du music-hall, des groupes de rocks célèbres y font escale avant de franchir la frontière. Avec l’aide de son père, soucieux d’assurer l’avenir de son fils, Roger Estève s’associe à Jacques Canetti, alors directeur artistique et producteur musical chez Phillips, avec lequel il ouvre un cabaret dans le petit village d’Eus. Le Clan, c’est son nom, recevra plusieurs étés durant les artistes couvés par Canetti, en particulier Jacques Higelin et Brigitte Fontaine qui entre deux bains de soleils viennent préparer leur prochain tour de chant. Au Clan, on chante, on danse, mais on y boit et on y fume également – et pas seulement des cigarettes électroniques comme aujourd’hui. Roger Estève a toujours été un grand fumeur et c’est presque naturellement qu’il entre en peinture en croquant des cendriers et des mégots qui se consument – puis, toujours à l’encre noire, des séchoirs à tabac qui seront exposés à l’aube des années 80 à la Fondation Vian alors installée Cité Veron, boulevard de Clichy, à Paris. Déjà, il cherche « sa hutte » et dès qu’il le peut, il passe ses journées au bord de la rivière ou sur les sentiers de montagne à la recherche des cabanes de roseaux et des orris, ces abris de pierres, ces « igloos des Pyrénées » comme il dit, où les bergers trayaient les brebis et fabriquaient leurs fromages. A la sortie des Beaux-Arts, il a fait la connaissance d’André Valensi, Bernard Pagès ou Claude Viallat, tous trois membres du groupe Supports/Surfaces qui n’a de cesse de remettre la peinture en question, rejetant aussi bien la prédominance du sujet que l’enfermement dans le cadre de la toile. Cette démarche, proche de l’Arte Povera italien, qui prône le retour au geste primitif et spontané correspond  bien à son goût de l’errance et des arrière-pays. « Oui, oui ! Je suis un homme des cavernes » avoue-il d’ailleurs sans difficulté, lui qui utilise comme palette, comme gamelles à peinture d’anciennes poêles à frire. Au retour de ses longues marches, sincèrement interrogé par la terre qui s’incruste dans les semelles de ses chaussures, il entreprend d’en prélever des échantillons. Armé de bidons de latex qu’il répand à même le sol, il va ainsi de décharges en usines désaffectées, de vieux lavoirs en forêts incendiées pour y ramasser les traces, les aspérités, les empreintes les plus incongrues ou les plus intimes. Ce sont les pells de la terra, littéralement « les peaux du monde », qui seront présentées en Avignon, à Céret, à la Fondation Miro ou encore au prieuré de Serrabonne, où il n’est pas mécontent d’instiller un peu de profane au milieu de tant de sacré.

De l’ultra local à l’universel

La vie dans l’intervalle a fait son chemin avec son lot de joies et de bonheurs, de désillusions et de malheurs. Après avoir cédé Le Clan, Roger Estève revient à Perpignan et ouvre une galerie consacrée aux arts vidéo. Pour vivre, il devient marchand de couleurs pour les peintres du coin. Mais cela ne suffit pas et il met bientôt la clé sous la porte. Il retourne là où il est né, à Néfiach, et se bâtit un atelier au fond du jardin. Là, entre cargolades et balades le long de la rivière, il se met à peindre. Il peint sur du papier kraft des roseaux, des cailloux qui peu à peu deviennent des tortues, des pintades tachetées qui elles ressemblent à des pierres, des hérons en forme de Christ, des oursins, des anguilles, des raies, et des pattes de mouches, des mandibules de scarabées qui écrivent une drôle de langue, une langue qu’on ne comprend pas, qui s’inventerait au fur et à mesure qu’elle avancerait. Dans cette langue il y a du catalan, bien sûr, mais aussi du sanscrit, du cyrillique et bien d’autres idiomes, de dialectes – car s’il est résolument ultra local, Roger Estève est également animé par l’esprit du nomadisme. Il se rend ainsi plusieurs fois à New York où électrisé par l’énergie de la ville il peint sans relâche sur tout ce qu’il trouve, bâches, papiers peints décollés. En 1992, il est invité en résidence au Kirghizstan et au Kazakhstan d’où il revient avec de grandes feutrines recouvertes de yourtes. Puis c’est le Maroc, le pays Dogon où il ramène dans les filets de sa palette de longues et énigmatiques pirogues flottant dans le noir de fumée qui enveloppe les eaux épaisses du fleuve Niger, l’Indonésie enfin où il découvre la jungle, ce précipité de vie, cet univers de copulation et de fécondation qui lui inspire des bas-reliefs profanes qui évoquent les figures du Kâma-Sûtra. « Un grand voyageur ne fait pas forcément de la bonne peinture » concède-t-il à raison. Mais un bon peintre, un artiste, doit être comme le caméléon qui change de couleur au gré des saisons et des régions du monde. S’il est avant tout catalan, Roger Estève est dogon quand il se retrouve en haut de la falaise de Bandiagara, marocain au Maroc, new yorkais à New York… et bien évidemment tarnais dans le Tarn.

Où est la rivière ?

Lorsqu’il est venu s’installer à Gaillac, il y a maintenant près de trois ans, la première chose que Roger Cosme Estève a demandé à son entourage c’est : « Où se trouve la rivière ici ? » On lui a alors indiqué le Tarn qu’il a été aussitôt voir, se promenant le long de ses berges, pénétrant le sous-bois, s’enfonçant parmi les taillis et les fûts où il a observé les plantes, les champignons, les insectes – griffonnant des croquis et prenant des photos qu’au final, comme d’habitude, il n’utilisera pas. À la question : « Qu’est-ce que je peux faire ici ? Que vais-je pouvoir peindre ? », il a répondu comme il a toujours répondu dans son existence d’artiste : en marchant. « Ce qui m’a plu, c’est l’absence de ciel et tout ce gris était intéressant du point de vue pictural » précise-t-il en retournant les toiles posées contre les murs du couloir qui relie l’ensemble des pièces de l’atelier. Le gris gaillacois y est omniprésent mais traversé, illuminé d’une lumière presque sacrée qui vient y ouvrir des clairières ou blanchir les silhouettes des bouleaux. L’ensemble a été présenté avec succès au printemps 2013 au Musée des Beaux-Arts de Gaillac installé dans le château de Foucaud. Lors du vernissage, alors qu’il admire les jardins à l’italienne et à la française descendant en terrasses vers le Tarn, Roger Estève ne peut s’empêcher de faire remarquer à ses interlocuteurs un point qui le chiffonne depuis longtemps : « Mais vous n’avez pas de cailloux dans vos rivières ? » Il aurait même pu ajouter : « Ni de tortues ? » Il est vrai que pour qui a parcouru les Pyrénées catalanes dans son enfance, se baignant dans la rivière d’Angoustrine et escaladant les rochers de Targasone, les berges tarnaises peuvent sembler manquer de force et de mystère. Si c’est des cailloux qu’il voulait, lui a-t-on rétorqué malicieusement, il fallait qu’il aille faire un tour du côté du Sidobre, cet impressionnant plateau granitique composé de roches gigantesques situé non loin de Castres. Les cailloux y sont sont aussi monumentaux que spectaculaires. À eux-seuls ils forment même une rivière, le Chaos de Resse, que ne renieraient pas les géants rencontrés par Gulliver. A voir les dernières toiles réalisées par Roger Cosme Estève, qui sont en train de sécher sur les murs de la dernière pièce, et où s’accumulent sur des fonds bruns et verts des cailloux, encore des cailloux, toujours des cailloux, isolés ou en groupes, formant des colliers ou des chaînes, des bonhommes ou des abris de pierre, on devine que depuis il n’a pas manqué de faire le voyage au Sidobre et que lorsqu’il est rentré, ce soir-là, la première fois où il a découvert l’étonnant site, les semelles de ses chaussures comme celles des orpailleurs étaient pleines de terre… et de paillettes de couleur.

Texte de Didier Goupil / Photographies de Michel Carossio

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