ROCAS – 2016

ROCAS
ou L’art de dresser les pierres

Du 28 janvier au 27 février 2016, la Galerie Convergences a présenté les derniers dessins de Roger Cosme Estève ainsi que des peintures appartenant à la série « Rochers ».


Presse

Chronique de Lydia Harambourg dans La Gazette Drouot du 12 février 2016

« De sa terre catalane, Roger Cosme Estève en a gardé l’âpreté, la grandeur et le mystère. Ses encres sur papier énumèrent une suite de formes tangibles définies par la lumière et l’ombre. Des traits que l’on imagine hâtifs brouillent parfois les signes d’un alphabet minéral. L’artiste entretient volontairement l’opposition fond-forme. Entre la disposition rythmique de marques, de taches et de lignes – évocations des paysages de son enfance – s’écrit un espace dans lequel un système de notation visuel en déclenche un autre d’essence musicale. Dans ce jeu d’écriture où la mémoire a sa part avec la résurgence des pierres (les cailloux de Chaos de Resse), de la flore, de l’humus sur la roche, il défie tout naturalisme. A la question « Que puis-je peindre et comment ? », il multiplie ces études pleinement abouties. Des formes d’expression perdues au plus profond de lui-même et qui resurgissent dans des structures abstraites. Avec ses grandes peintures, le sujet sibyllin autour de « La Maison du crabe » est porteur d’une lumière rayonnant dans un espace crépusculaire indéfini. Le peintre défie tout académisme, qu’il soit abstrait ou figural. Une forme schématisée projette son ombre lumineuse au premier plan renforçant l’ambiguïté d’une composition qui s’impose par sa beauté plastique – maîtrise de l’huile avec des glacis – et une pensée qui construit la peinture. L’épiderme de la surface picturale ressemble à ces «  peaux du monde », riches d’empreintes et d’aspérités dont il ne garde que le discret murmure. » L. H


Le vernissage en images

Vous étiez nombreux à venir assister jeudi 28 janvier au vernissage de l’exposition en présence de l’artiste Roger Cosme Estève et de l’écrivain Didier Goupil, auteur de Journal d’un Caméléon, biographie fantasmée de Roger Cosme Estève.

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Pièces présentées


Texte du Catalogue, par Didier Goupil

Né à Néfiach, dans les Pyrénées-Orientales, Roger Cosme Estève est avant tout catalan. Mais être né catalan ne l’a nullement empêché «d’aller voir ailleurs ce qui se passait» et après Montréal, Oualidia ou Alma-Ata, au Kazakhstan, c’est aujourd’hui entre Tarn et Roussillon que ce peintre voyageur exerce son art aussi raffiné que profond.

C’est dans son atelier, un entrelacs de pièces situé au cœur de Gaillac, que le peintre nous reçoit. « Attention, il y a de la peinture partout » nous prévient-il en se roulant une énième cigarette. En effet. Au risque de repartir travesti en Arlequin, il vaut mieux ne rien toucher et rester sur le siège qu’il nous a proposé au centre de la pièce où il peint. Les murs autour de nous sont remplis de projections, de dessins et d’énigmatiques écritures où les lettres avancent comme des insectes sur un chemin de campagne. La table est couverte de dizaines de tubes de peinture plus ou moins pressurés. Des gerbes de pinceaux, baignant dans le white spirit, coulent des jours heureux dans l’évier.

La Peinture en question
Roger Cosme Estève a toujours aimé se tâcher les doigts. Enfant, ce sont invariablement des boîtes de peinture qu’on lui offrait à Noël et c’est tout naturellement que son bac passé il s’inscrit aux Beaux-Arts de Perpignan. Nous sommes dans les années 70 et l’enseignement traditionnel et scolaire dispensé par l’établissement, « On nous demandait de dessiner comme Ingres » se rappelle-t-il, ne répond ni à ses attentes ni à celle de l’époque, avide de liberté, d’happenings et d’avant-gardes. Très vite, le jeune homme sèche les cours et s’abandonne aux délices de la nuit. Le Roussillon est sur la route de la Costa Brava et de nombreuses vedettes du music-hall, des groupes de rocks célèbres y font escale avant de franchir la frontière. Avec l’aide de son père, soucieux d’assurer l’avenir de son fils, Roger Estève s’associe à Jacques Canetti, alors directeur artistique et producteur musical chez Phillips, avec lequel il ouvre un cabaret dans le petit village d’Eus. Le Clan, c’est son nom, recevra plusieurs étés durant les artistes couvés par Canetti, en particulier Jacques Higelin et Brigitte Fontaine qui entre deux bains de soleils viennent préparer leur prochain tour de chant. Au Clan, on chante, on danse, mais on y boit et on y fume également – et pas seulement des cigarettes électroniques comme aujourd’hui. Roger Estève a toujours été un grand fumeur et c’est presque naturellement qu’il entre en peinture en croquant des cendriers et des mégots qui se consument – puis, toujours à l’encre noire, des séchoirs à tabac qui seront exposés à l’aube des années 80 à la Fondation Vian alors installée Cité Veron, boulevard de Clichy, à Paris.
Déjà, il cherche « sa hutte » et dès qu’il le peut, il passe ses journées au bord de la rivière ou sur les sentiers de montagne à la recherche des cabanes de roseaux et des orris, ces abris de pierres, ces « igloos des Pyrénées » comme il dit, où les bergers trayaient les brebis et fabriquaient leurs fromages. A la sortie des Beaux-Arts, il a fait la connaissance d’André Valensi, Bernard Pagès ou Claude Viallat, tous trois membres du groupe Supports/Surfaces qui n’a de cesse de remettre la peinture en question, rejetant aussi bien la prédominance du sujet que l’enfermement dans le cadre de la toile. Cette démarche, proche de l’Arte Povera italien, qui prône le retour au geste primitif et spontané correspond bien à son goût de l’errance et des arrière-pays.
« Oui, oui ! Je suis un homme des cavernes » avoue-il d’ailleurs sans difficulté, lui qui utilise comme palette d’anciennes poêles à frire qui sont comme des gamelles à peinture. Au retour de ses longues marches, sincèrement interrogé par la terre qui s’incruste dans les semelles de ses chaussures, il entreprend d’en prélever des échantillons. Armé de bidons de latex qu’il répand à même le sol, il va ainsi de décharges en usines désaffectées, de vieux lavoirs en forêts incendiées pour y ramasser les traces, les aspérités, les empreintes les plus incongrues ou les plus intimes. Ce sont les pells de la terra, littéralement « les peaux du monde », qui seront présentées en Avignon, à Céret, à la Fondation Miro ou encore au prieuré de Serrabonne, où il n’est pas mécontent d’instiller un peu de profane au milieu de tant de sacré.

De l’ultra local à l’universel
La vie dans l’intervalle a fait son chemin avec son lot de joies et de bonheurs, de désillusions et de malheurs. Après avoir cédé Le Clan, Roger Estève revient à Perpignan et ouvre une galerie consacrée aux arts vidéo. Pour vivre, il devient marchand de couleurs pour les peintres du coin. Mais cela ne suffit pas et il met bientôt la clé sous la porte. Il retourne là où il est né, à Néfiach, et se bâtit un atelier au fond du jardin. Là, entre cargolades et balades le long de la rivière, il se met à peindre. Il peint sur du papier kraft des roseaux, des cailloux qui peu à peu deviennent des tortues, des pintades tachetées qui elles ressemblent à des pierres, des hérons en forme de Christ, des oursins, des anguilles, des raies, et des pattes de mouches, des mandibules de scarabées qui écrivent une drôle de langue, une langue qu’on ne comprend pas, qui s’inventerait au fur et à mesure qu’elle avancerait. Dans cette langue il y a du catalan, bien sûr, mais aussi du sanscrit, du cyrillique et bien d’autres idiomes, de dialectes – car s’il est résolument ultra local, Roger Estève est également animé par l’esprit du nomadisme.
Il se rend ainsi plusieurs fois à New York où électrisé par l’énergie de la ville il peint sans relâche sur tout ce qu’il trouve, bâches, moquettes, papiers peints décollés. En 1992, il est invité en résidence au Kirghizstan et au Kazakhstan d’où il revient avec de grandes feutrines recouvertes de yourtes. Puis c’est le Maroc, le pays Dogon où il ramène dans les filets de sa palette de longues et énigmatiques pirogues flottant dans le noir de fumée qui enveloppe les eaux épaisses du fleuve Niger, l’Indonésie enfin où il découvre la jungle, ce précipité de vie, cet univers de copulation et de fécondation qui lui inspire des bas-reliefs profanes qui évoquent les figures du Kâma-Sûtra.
« Un grand voyageur ne fait pas forcément de la bonne peinture » concède-t-il à raison. Mais un bon peintre, un artiste, doit être comme le caméléon qui change de couleur au gré des saisons et des régions du monde. S’il est avant tout catalan, Roger Estève est dogon quand il se retrouve en haut de la falaise de Bandiagara, marocain au Maroc et new yorkais à New York.

Où est la rivière ?
Lorsqu’il est venu s’installer dans le Sud-Ouest, il y a quelques années, la première chose que Roger Cosme Estève a demandé à son entourage c’est : « Où se trouve la rivière ici ? »
Les rivières, il est vrai, sont un élément essentiel à son équilibre et il ne saurait vivre sans savoir où coule la plus proche d’entre elles. En revanche, ne lui parlez pas de la mer, qui pourtant borde les côtes de Catalogne. La différence entre les deux, une différence essentielle à ses yeux, c’est que les rivière ont une source alors que les mers en sont dépourvues.
À la question posée, tous lui ont indiqué le Tarn qu’il a été aussitôt voir, se promenant le long de ses berges, pénétrant le sous-bois, s’enfonçant parmi les taillis et les fûts où il a observé les plantes, les champignons, les insectes – griffonnant des croquis et prenant des photos qu’au final, comme d’habitude, il n’utilisera pas. À la question : « Qu’est-ce que je peux faire ici ? Que vais-je pouvoir peindre ? », il a répondu comme il a toujours répondu dans son existence d’artiste : en marchant. « Ce qui m’a plu, c’est l’absence de ciel et tout ce gris était intéressant du point de vue pictural » précise-t-il en retournant les toiles posées contre les murs du couloir qui relie l’ensemble des pièces de l’atelier. Le gris gaillacois y est omniprésent mais traversé, illuminé d’une lumière presque sacrée qui vient y ouvrir des clairières ou blanchir les silhouettes des bouleaux. L’ensemble a été présenté avec succès au printemps 2013 au Musée des Beaux-Arts de Gaillac installé dans le château de Foucaud. Lors du vernissage, alors qu’il admire les jardins à l’italienne et à la française descendant en terrasses vers le Tarn, Roger Estève ne peut s’empêcher de faire remarquer à ses interlocuteurs un point qui le chiffonne depuis longtemps : « Mais vous n’avez pas de cailloux dans vos rivières ? » Il aurait même pu ajouter : « Ni de tortues ? »
Il est vrai que pour qui a parcouru les Pyrénées catalanes dans son enfance, se baignant dans la rivière d’Angoustrine et escaladant les rochers de Targasone, les berges tarnaises peuvent sembler manquer de force et de mystère. Si c’est des cailloux qu’il voulait, lui a-t-on rétorqué malicieusement, il fallait qu’il aille faire un tour du côté du Sidobre, cet impressionnant plateau granitique composé de roches gigantesques situé non loin de Castres. Les cailloux y sont sont aussi monumentaux que spectaculaires. À eux-seuls ils forment même une rivière, une rivière de pierrres, le Chaos de Resse, que ne renieraient pas les géants que rencontre Gulliver lors de ses extravagants voyages.

De sa découverte de ce lieu digne des contrées les plus imaginaires,  Roger Cosme Estève a ramené, récolté devrait-on sans doute dire, ces cailloux, ces amas de cailloux, des Rocas comme il dit, avec cet accent rugueux qui a traversé les âges, c’est-à-dire des roches, des rocs, qui au-delà des métaphores qu’ils suscitent en chacun nous rappellent que lorsqu’on décide au Japon de créer un jardin, on commence par disposer les pierres, car ce sont elles et elles seules qui permettent d’évoquer les paysages, d’aménager les étangs, de canaliser les cours d’eau et de planter les arbres.
L’un des plus célébres ouvrages consacrés à l’art du jardin ne s’appelle-t-il d’ailleurs pas L’Art de dresser les pierres ?

Un art, il suffit pour s’en convaincre de se laisser porter par les dessins et les peintures exposés sur les murs de la Galerie Convergences, que Roger Cosme Estève exerce à merveille.

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