El seny i la rauxa – 2016

El seny i la rauxa

(raison et déraison)

Du 5 mars au 27 mai 2016, le Centre d’Art Contemporain de la ville de Perpignan consacre une grande rétrospective à l’artiste Roger Cosme Estève qui présentera 15 années de peintures (2000-2015).


La préparation, le vernissage, et l’exposition en images

Grand succès pour le vernissage de l’exposition avec plus de 550 personnes présentes ce 5 mars dernier.

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Beau papier dans le magazine Parcours des arts

Parcours des arts


Quelques pièces présentées


Catalogue de l’exposition

Texte de Didier Goupil

EL SENY I LA RAUXA
(raison et déraison)

Né à Néfiach, sur les bords de la Têt, Roger Cosme Estève, comme Antoni Tàpies et Miquel Barceló, ses confrères du Sud, est un artiste profondément catalan.

Mais être né catalan ne l’a nullement empêché «d’aller voir ailleurs ce qui se passait» et après Montréal, Oualidia ou Alma-Ata, au Kazakhstan, c’est aujourd’hui entre Tarn et Roussillon que ce peintre voyageur exerce son art aussi raffiné que profond.

C’est dans son atelier, un entrelacs de pièces situé au cœur de Gaillac, que le peintre nous reçoit. « Attention, il y a de la peinture partout » nous prévient-il en se roulant une énième cigarette. En effet. Au risque de repartir travesti en Arlequin, il vaut mieux ne rien toucher et rester sur le siège qu’il nous a proposé au centre de la pièce où il peint. Les murs autour de nous sont remplis de projections, de dessins et d’énigmatiques écritures où les lettres avancent comme des insectes sur un chemin de campagne. La table est couverte de dizaines de tubes de peinture plus ou moins pressurés. Des gerbes de pinceaux, baignant dans le white spirit, coulent des jours heureux dans l’évier.

La Peinture en question

Roger Cosme Estève a toujours aimé se tâcher les doigts. Enfant, parce qu’on le sait fasciné par une reproduction de Guernica, ce sont invariablement des boîtes de peinture qu’on lui offre à Noël et c’est tout naturellement que, son bac passé, il s’inscrit aux Beaux-Arts de Perpignan. Nous sommes dans les années 70 et l’enseignement traditionnel et scolaire dispensé par l’établissement, « On nous demandait de dessiner comme Ingres » se rappelle-t-il, ne répond ni à ses attentes ni à celle de l’époque, avide de liberté, d’happenings et d’avant-gardes. Heureusement, c’est l’occasion pour lui découvrir les pinturas negras de Francisco de Goya, ces fameuses fresques noires traversées d’une obscure lumière, qu’il n’a jamais oubliées depuis et dont les réminiscences ténébreuses, surgies des entrailles même de l’homme, se retrouvent, près d’un demi-siècle plus tard, dans ses dernières grandes toiles.

Très vite, malgré tout, le jeune homme sèche les cours et s’abandonne aux délices de la nuit. Le Roussillon est sur la route de la Costa Brava et de nombreuses vedettes du music-hall et des groupes de rocks célèbres y font escale avant de franchir la frontière. Avec l’aide de son père, soucieux d’assurer l’avenir de son fils, Roger Cosme Estève s’associe à Jacques Canetti, alors directeur artistique et producteur musical chez Phillips, avec lequel il ouvre un cabaret dans le petit village d’Eus. Le Clan, c’est son nom, recevra plusieurs étés durant les artistes couvés par Canetti, en particulier Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, qui, entre deux bains de soleils, viennent préparer leur prochain tour de chant. Au Clan, on chante, on danse, mais on y boit et on y fume également – et pas seulement des cigarettes électroniques comme aujourd’hui. Cosme Estève a toujours été un grand fumeur et c’est presque naturellement qu’il entre en peinture en croquant des cendriers et des mégots qui se consument – puis, toujours à l’encre noire, des séchoirs à tabac qui seront exposés à l’aube des années 80 à la Fondation Vian, alors installée Cité Veron, boulevard de Clichy, à Paris.

Déjà il cherche « sa hutte » et, dès qu’il le peut, il passe ses journées au bord de la rivière ou sur les sentiers de montagne, à la recherche des cabanes de roseaux et des orris, ces abris de pierres, ces « igloos des Pyrénées » comme il dit, où les bergers trayaient les brebis et fabriquaient leurs fromages. A la sortie des Beaux-Arts, il fait la connaissance d’André Valensi, de Bernard Pagès et de Claude Viallat, tous trois membres du groupe Supports/Surfaces qui n’a de cesse de remettre la peinture en question, rejetant aussi bien la prédominance du sujet, que l’enfermement dans le cadre de la toile. Cette démarche, proche de l’Arte Povera italien, qui prône le retour au geste primitif et spontané, correspond bien à son goût de l’errance et des arrière-pays.

« Oui, oui ! Je suis un homme des cavernes » avoue-il d’ailleurs sans difficulté, lui qui utilise comme palette d’anciennes poêles à frire, qui sont comme autant de gamelles à peinture. Au retour de ses longues marches, sincèrement interrogé par la terre qui s’incruste dans les semelles de ses chaussures, il entreprend d’en prélever des échantillons. Armé de bidons de latex qu’il répand à même le sol, il va ainsi de décharges en usines désaffectées, de vieux lavoirs en forêts incendiées, pour y ramasser les traces, les aspérités, les empreintes les plus incongrues ou les plus intimes. Ce sont les pells de la terra, « les peaux du monde », qui lui permettent littéralement de montrer l’envers des choses et de sanctifier davantage encore la terre qui l’a vu naître et grandir. « C’est très agréable de vivre dans les plis de la terre » commente-il alors avec ce laconisme poétique que ses amis lui connaissent bien. Présentées en Avignon et à Céret, mais aussi à la Fondation Mirò à Barcelone, ou encore au Prieuré de Serrabonne, où il n’est pas mécontent d’instiller un peu de profane au milieu de tant de sacré, les pells de la terra le consacrent comme l’un des artistes les plus sincères et les plus singuliers de sa génération.

De l’ultra local à l’universel

La vie, dans l’intervalle, a fait son chemin avec son lot de joies et de bonheurs, de désillusions et de malheurs. Loin d’être un long fleuve tranquille, elle alterne les hauts et les bas. « J’aime que ça bouge, que ça menace ! » confie-t-il sans effort. Après avoir cédé Le Clan, Roger Cosme Estève revient à Perpignan et ouvre une galerie consacrée aux arts vidéo. Pour vivre, il devient marchand de couleurs pour les peintres du coin. Mais cela ne suffit pas et il met bientôt la clé sous la porte. Il retourne là où il est né, à Néfiach, et se bâtit un atelier au fond du jardin. Là, entre cargolades et balades le long de la rivière, il se met à peindre. Il peint sur du papier kraft des roseaux, des cailloux qui peu à peu deviennent des tortues, des pintades tachetées qui, elles, ressemblent à des pierres, des hérons en forme de Christ, des oursins, des anguilles, des raies, et des pattes de mouches, des mandibules de scarabées qui écrivent une drôle de langue, une langue qu’on ne comprend pas, qui s’inventerait au fur et à mesure qu’elle avancerait. Dans cette langue il y a du catalan, bien sûr (« Pasolini n’écrivait-il pas en Frioul ? », vous demande-t-il tout de go), mais aussi du sanscrit, du cyrillique et bien d’autres idiomes, de dialectes – car s’il est résolument ultra local, Cosme Estève est également animé par l’esprit du nomadisme.

Après Venise, dont il apprécie la « griserie baroque », il se rend plusieurs fois à New York où, électrisé par l’énergie de la ville, il peint sans relâche sur tout ce qu’il trouve, bâches, moquettes, papiers peints décollés. En 1992, il est invité en résidence au Kirghizstan et au Kazakhstan d’où il revient avec de grandes feutrines recouvertes de yourtes. Puis c’est le Maroc, le pays Dogon où il ramène dans les filets de sa palette de longues et énigmatiques pirogues flottant dans le noir de fumée qui enveloppe les eaux épaisses du fleuve Niger, l’Indonésie enfin où il découvre la jungle, ce précipité de vie, cet univers de copulation et de fécondation qui lui inspire des bas-reliefs profanes qui évoquent les figures du Kâma-Sûtra.

« Un grand voyageur ne fait pas forcément de la bonne peinture » concède-t-il à raison. Mais un bon peintre, un artiste, doit être comme le caméléon qui change de couleur au gré des saisons et des régions du monde. S’il est avant tout catalan, Roger Cosme Estève est dogon quand il se retrouve en haut de la falaise de Bandiagara, marocain au Maroc et new-yorkais à New York.

Où est la rivière ?

Lorsqu’il est venu s’installer dans le Sud-Ouest, il y a quelques années, la première chose que Cosme Estève a demandé à son entourage c’est : « Où se trouve la rivière ici ? »

Les rivières, il est vrai, sont un élément essentiel à son équilibre et il ne saurait vivre sans savoir où coule la plus proche d’entre elles. En revanche, ne lui parlez pas de la mer et de ses rivages qui pourtant bordent les côtes de Catalogne. La différence entre les deux, une différence essentielle à ses yeux, c’est que les rivières ont une source, alors que les mers en sont à jamais dépourvues.

À la question posée, tous lui ont indiqué le Tarn qu’il a été aussitôt découvrir, se promenant le long de ses berges, pénétrant le sous-bois, s’enfonçant parmi les taillis et les fûts où il a observé les plantes, les champignons, les insectes – griffonnant des croquis et prenant des photos qu’au final, comme d’habitude, il n’utilisera pas. À la question : « Qu’est-ce que je peux faire ici ? Que vais-je pouvoir peindre ? », il a répondu comme il a toujours répondu dans son existence d’artiste : en marchant. « Ce qui m’a plu, c’est l’absence de ciel et tout ce gris était intéressant du point de vue pictural » précise-t-il, en retournant les toiles posées contre les murs du couloir qui relie l’ensemble des pièces de l’atelier. Le gris Gaillac y est omniprésent mais traversé, illuminé d’une lumière presque sacrée qui vient y ouvrir des clairières ou blanchir les silhouettes des bouleaux. L’ensemble a été présenté avec succès au printemps 2013 au Musée des Beaux-Arts de Gaillac, installé dans le château de Foucaud. Lors du vernissage, alors qu’il admire les jardins à l’italienne et à la française descendant en terrasses vers le Tarn, Cosme Estève ne peut s’empêcher de faire remarquer à ses interlocuteurs un point qui le chiffonne depuis longtemps : « Mais vous n’avez pas de cailloux dans vos rivières ? » Il aurait même pu ajouter : « Ni de tortues ? ».

Il est vrai que pour qui a parcouru les Pyrénées catalanes dans son enfance, se baignant dans la rivière d’Angoustrine et escaladant les rochers de Targasonne, les berges tarnaises peuvent sembler manquer de force et de mystère. Si c’est des cailloux qu’il voulait, lui a-t-on rétorqué malicieusement, il fallait qu’il aille faire un tour du côté du Sidobre, cet impressionnant plateau granitique composé de roches gigantesques situé non loin de Castres. Les cailloux y sont aussi monumentaux que spectaculaires. À eux seuls ils forment même une rivière, une rivière de pierres, le Chaos de Resse, que ne renieraient pas les géants que rencontre Gulliver lors de ses extravagants voyages.

De sa découverte de ce lieu digne des contrées les plus imaginaires, Roger Cosme Estève a ramené – récolté devrait-on sans doute dire, ces cailloux, ces amas de cailloux, des Rocas comme il dit, avec cet accent rugueux qui a traversé les âges, c’est-à-dire des roches, des rocs, qui au-delà des métaphores qu’ils suscitent en chacun nous rappellent que lorsqu’on décide au Japon de créer un jardin, on commence par disposer les pierres, car ce sont elles, les pierres, et elles seules, qui permettent d’évoquer les paysages, d’aménager les étangs, de canaliser les cours d’eau et de planter les arbres.

L’un des plus célèbres ouvrages consacrés à l’art du jardin ne s’appelle-t-il d’ailleurs pas L’Art de dresser les pierres ?

Un art que Cosme Estève, comme l’a montré l’exposition de ces rocas à Collioure tout d’abord, puis ensuite à Paris, exerce à merveille.

El Seny i la Rauxa

Lorsque la Ville de Perpignan, sous l’égide du Musée Rigaud, a évoqué avec lui l’idée d’une rétrospective, Cosme Estève a d’emblée eu un geste de recul : « Une rétrospective, c’est pour les morts, non ? S’est-il interrogé à voix haute. D’ailleurs, rétro ça rime avec nécro… ou je me trompe ? ».

Il a fallu du temps pour le convaincre qu’en effet il se trompait. On pouvait chercher un autre nom : Anthologie, par exemple ?

L’idée était de retracer le chemin parcouru toutes ces années par cet artiste aussi atypique que profond. Terrien connu pour son émotivité et ses impulsions, voyageur enraciné dans sa langue et dans sa terre, Cosme Estève peut sembler de prime abord bien contradictoire. « Le plus New-yorkais des catalans », comme ses amis le surnommaient à une époque, ouvert à toutes les avant-gardes, au point d’installer dans les années 80 des téléviseurs dans les lavoirs des lavandières de Céret, est, en même temps, resté coûte que coûte fidèle à la peinture. Qui plus est, à la peinture à l’huile, technique prestigieuse mais ô combien exigeante. Sa Mare de Deu de la Farda, « Notre Dame des immondices », exposée en son temps au Prieuré de Serra bonne, n’a rien de blasphématoire et, au contraire, témoigne de sa fascination pour le mystique et de son amour des retables.

Ni figuratif, ni abstrait, tout en étant et l’un et l’autre, Cosme Estève est – ultime paradoxe – un peintre qui écrit. Qui écrit beaucoup.

« La peinture, explique-t-il, c’est quelque chose où l’on s’échappe, où l’on perd pied. Souvent, c’est l’écriture qui me permet de la dominer. Grâce à elle, j’ai un contact permanent avec la toile et une position sur l’espace. Cette dominacio m’empêche de me laisser emporter  dans le vaporeux. Tout cela participe, je crois, d’une esthétique du combat et de la fusion ».

Adepte des matériaux pauvres, utilisant une palette concentrée sur les bistres, les blancs et les noirs, Cosme Estève peint avec la même ardeur que son père, en son temps, bâtissait maisons et bâtiments, dont les silhouettes épurées hantent, à la manière des fantômes, ses grandes toiles aussi épaisses que la nuit où « les blessures, pour reprendre les mots d’Antoni Tàpies, se multiplient à l’infini ». À découvrir ses sombres Casas del cranc, ses maisons du crabe trop bien nommées, traversées de lueurs vertes et de graffitis testamentaires, l’on se dit qu’au moment où tout s’assombrit autour de lui, qu’il entre dans cette fameuse heure bleue, entre chien et loup, c’est encore et toujours le couteau à la main qu’il va affronter les ténèbres qui nous attendent tous.

Ce combat et cette fusion se retrouvent en catalan dans l’expression El seny i la rauxa. Entre la sagesse et la folie. Entre raison et déraison.

À la manière du Yin et du Yang asiatique, el seny inspire la sérénité, la rauxa l’impulsivité, et c’est la complémentarité de ces deux aspects contradictoires qui, traduisant le combat interne qui existe en chacun, constitue les personnes que nous sommes.

Roger Cosme Estève, tant dans sa vie que dans son œuvre, incarne l’alliance de ces deux facettes, propre au caractère catalan, qui fait de lui cet artiste unique qui, pour être profondément ancré dans le local, n’en a pas moins une résonnance assurément universelle.

Didier Goupil

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